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Être confrontée à des archives familiales à côté de son travail d’archiviste, cela revient à remettre en cause plusieurs fondamentaux de l’archivistique contemporaine et à se demander si, dans ce monde aux multiples copies, la provenance chère aux archivistes ne devrait pas s’effacer devant la pertinence chère aux bibliothécaires et documentalistes.
Cet article fait suite à une première partie publiée dans Arbido en 2021 où j’ai décrit mes interrogations quant au contenu des «fonds» d’archives familiaux que j’ai hérités. Je vais questionner ici plutôt mes pratiques archivistiques de collecte et d’utilisation de ces archives.
Production de gisements documentaires
Pourquoi collecter et conserver des archives familiales ? Dans mon cas personnel elle me servent essentiellement à retrouver et documenter des individus et les contextes dans lesquels ils ont vécu : des relations entre personnes et familles, les lieux où celles-ci ont vécus ou les objets qu’elles ont utilisés. Dans les affaires récupérées chez mes grands-parents et d’autres membres de mes familles, je suis confrontée à des «collections d’archives» assemblées dans ce but de documentation familiale, selon des critères émotionnels, esthétiques ou parvenues jusqu’à moi par hasard. Il ne s’agit donc pas vraiment d’une production dite «organique» selon la définition chère à l’archivistique.1
En résultent de nombreuses copies de documents dans les «fonds» provenant de différents membres de ma famille, et donc des mêmes «événements» documentés dans plusieurs collections, parfois sous des angles différents. Ainsi, le mariage de mes grands-parents est documenté dans des albums de mon grand-père, mais également avec des photographies que ma grand-mère avait vraisemblablement récupéré chez sa mère. Sur la photographie de mariage on y voit mon grand-père qui tient la Bible familiale qui est conservée chez mes parents, mais aussi la «jolie robe mauve de grand-maman» (selon les dires de ma sœur) que j’ai retrouvée dans l’armoire à habits de ma mère. Quand je l’ai interrogée, celle-ci m’a raconté que cette robe en soie a été faite pour ma grand-mère par mon arrière-grand-mère couturière (résultat de son activité professionnelle). À ces exemples très matériels s’ajoutent les coupures de presse que j’ai collectées dans la presse en ligne ainsi que les reproductions numériques d’archives que j’ai faites. Ces copies sont classées dans mes «archives» en y ajoutant les «tags» de mon choix.
Cette illustration est extraite d'un tableau récapitulatif qui liste les différents types de supports qu'on peut trouver dans mes archives familiales.
Documenter et exploiter des strates archivistiques
Dans ces archives nous avons affaire à différentes strates archivistiques qu’il faut documenter à l’instar de gisements archéologiques.2 L’archiviste des familles, comme l’archéologue, doit donc reconnaître deux aspects bien distincts à ses activités :
- Dans un premier temps la documentation du site archéologique/fonds d’archives lors de la fouille/traitement,
- Dans un deuxième temps l’utilisation des ressources de ce gisement pour en faire des publications, expositions, etc.
Pour les activités de documentation, en plus de la description usuelle des archives existantes, j’effectue des recherches (bibliographiques, archives complémentaires, bases de données généalogiques) qui viennent en partie alimenter des dossiers documentaires sur les thématiques du contenu des archives (personnes, lieux, événements). Je conserve ces ressources documentaires dans mes propres affaires (sous forme de reproductions, de références bibliographiques ou de liens) et les décris dans divers instruments de recherche (par exemple un logiciel de gestion bibliographique s’il s’agit de publications telles que des livres, articles de revue ou de journal, émissions radiophoniques ou télévisuelles, sites web, articles de blog, etc.).
Cette illustration est extraite d'un tableau récapitulatif qui liste les différentes strates d'archives qu'on peut trouver pour l'objet documentaire : famille Jacottet.
Dans tous les cas, mes instruments de recherche ajoutent de la valeur aux objets décrits et deviennent une nouvelle forme d’exploitation de ces archives, ce qui amène à une production documentaire nouvelle (relative à ces archives) qu’il faudra aussi penser à archiver, mais dans un gisement ad-hoc.
Décrire par facettes plutôt qu'à plat
Le dossier «organique» de nos manuels d’archivistiques (au sens d’accumulation ordonnée)3 n’existe pas vraiment dans des archives familiales, sauf si la personne qui a organisé ses propres archives de son vivant les a ordonnées ainsi. Il faut donc trouver des parades qui permettent, d’une part de comprendre et documenter le contexte du fonds d’archives au moment où il a été collecté, traité et décrit, d’autre part de donner accès à ces objets documentaires d’une autre manière que par un instrument de recherche hiérarchique cloisonné par producteur comme le préconise la norme ISAD(G). Actuellement, le modèle conceptuel de Records in Contexts (RiC-CM)4 et son ontologie (RiC-O) – initiatives du Conseil internationale des archives (CIA) pour compléter les normes de description archivistique existantes – me semblent être des pistes pour décrire mes archives selon différentes facettes5, bien qu’aucun système d’information archivistique ne permette pour le moment de le faire à mon échelle.
En attendant que cette situation évolue, j’ai donc pris le parti de décrire ces collections comme s’il s’agissait de gisements archéologiques : une fiche descriptive macro par gisement/producteur selon la norme de description ISAD(G), puis, pour chaque «item» (objet documentaire ou ensemble cohérent), juste une métadonnée de provenance pour conserver la trace de qui a fait l’effort de collecte (famille A, famille B, personne C, etc.).
Cette façon de faire permet de :
- s’y retrouver dans la diversité des supports conservés dans de nombreux espaces de conservations physiques ou numériques
- de contextualiser les ressources documentaires selon différentes approches : contenu, contexte de production, contexte d’utilisation, lieu, personnes etc.
Autre bonne nouvelle, cette approche neuronale m’aide pour ma description professionnelle tout comme pour l’exploitation des archives par ma famille, qui s’intéresse en premier lieu à retrouver un événement, des personnes des lieux et parfois des objets concernant des ancêtres.
Conclusion
En guise de bilan, plus que la notion de «fonds», ce qui est porteur de sens est à mon avis l’événement. Ainsi, peu importe de savoir qui conserve et où sont conservés les documents attestant de mon premier Noël, du mariage de mes grands-parents ou de comment ceux-ci ont vécu la Deuxième Guerre mondiale, c’est le sujet en lui-même qui est significatif pour pouvoir ensuite «exploiter» ces informations. Les lieux de conservation ou les personnes dépositaires de ces documents, souvent en multiples copies, voire même des souvenirs immatériels, ne sont que des mises en relations par rapport à cet événement.
Respectueux du «respect des fonds» dans le classement comme dans la description, l’archiviste n’est pas outillée pour le moment pour décrire des événements transverses à différents fonds d’archives. Or la notion d’«événement», ainsi que celle d’«instanciation» liée aux différents supports de l’information, font partie des éléments nouveaux apportés par le modèle conceptuel Records in Contexts (RiC).
Au final, il faut savoir rester humble face à ces archives et apprendre à traiter le flou, en particulier en essayant de gérer le continuum d’activités et d’individus entre différentes familles (ex : traces des enfants avec leurs parents, puis deviennent autonomes et gèrent les traces de leurs enfants également, etc.), ce qui, à ma connaissance, ne fait pas partie de nos cursus en archivistique.
- 1 Pour résumer : Archives = Informations organiques consignées, constituées selon les activités de son producteur (d’où l’importance de la notion de provenance en archivistique). Il s’agit généralement de documents originaux, donc uniques, qui peuvent servir de preuves. Documentation = Informations non organiques consignées, collectées selon des thématiques (on parle alors de pertinence). Il s’agit généralement de publications qui existent donc en multiples exemplaires (considérés comme copies par les archivistes).
- 2 Dans mon précédent article j’avais comparé mes fonds d’archives à «des gisements archéologiques profondément remaniés en raison des «activités» naturelles de ma(mes) famille(s), dont les strates ne sont pas clairement compréhensibles, avec de nombreux «artefacts» partagés entre plusieurs producteurs»
- 3 Voir notamment les définitions du dossier dans les glossaires : ASSOCIATION DES ARCHIVISTES FRANÇAIS (AAF) (éd.), 2020. Abrégé d’archivistique : Principes et pratiques du métier d’archiviste. 4e éd., refondue et augmentée. Paris : Association des archivistes français. ISBN 978-2-900175-09-5. (définition en p.331) ; ROUSSEAU, Jean-Yves et COUTURE, Carol, 1994. Les fondements de la discipline archivistique. Sainte-Foy (Québec) : Presses de l’Université du Québec. Collection Gestion de l’information. ISBN 2-7605-0781-5. (définition p.285); CONSEIL INTERNATIONAL DES ARCHIVES (ICA), 2000. ISAD(G) : Norme générale et internationale de description archivistique - Deuxième édition. Ottawa. (définition en p.11)
- 4 Groupe d’Experts sur la Description Archivistique (EGAD) – Conseil international des archives (ICA). 2023. « Records in Contexts - Modèle conceptuel ». ICA, novembre. https://www.ica.org/fr/resource/records-in-contexts-modele-conceptuel
- 5 Côté-Lapointe, Simon, et Sabine Mas. 2018. « La notion de facettes appliquée aux archives: un outil pour faciliter l’organisation et la diffusion ». arbido, nᵒ 2017/3 (janvier). http://arbido.ch/fr/edition-article/2017/metadonn%C3%A9es-donn%C3%A9es-de-qualit%C3%A9/la-notion-de-facettes-appliqu%C3%A9e-aux-archives-un-outil-pour-faciliter-lorganisation-et-la-diffusion.
Abstract
- Français
- Deutsch
L'article souligne l'intérêt de la conservation des archives familiales, qui servent à documenter de différentes façons des individus et leurs environnements. Il discute du processus de documentation et d'utilisation de ces archives, en se concentrant sur la contextualisation et la description des ressources selon différentes facettes. Le modèle conceptuel de la norme de description Records in Contexts offre une aide précieuse pour décrire et retrouver des informations pertinentes en se concentrant sur les événements, les personnes, les lieux ou encore des objets.
Der Artikel betont die Bedeutung der Aufbewahrung von Familienarchiven, die dazu dienen, Personen und ihre Umgebung auf verschiedene Weise zu dokumentieren. Er diskutiert den Prozess der Dokumentation und Nutzung dieser Archive, wobei der Schwerpunkt auf der Kontextualisierung und Erschliessung der Ressourcen aus verschiedenen Perspektiven liegt. Das Konzeptmodell der Beschreibungsnorm Records in Contexts ist eine wertvolle Hilfe bei der Beschreibung und dem Zugang zu relevanten Informationen, wobei der Fokus auf Ereignissen, Personen, Orten oder Objekten liegt.