Commentaires Résumé
2020/2 Représentations et mises en scènes de la société

Quelle place pour les archives des mouvements LGBTIQ+? Une réflexion genevoise

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Comme l'a montré la Campagne 2019 «Mémoires LGBTIQ+» de la Ville de Genève, les mobilisations LGBTIQ+ ont laissé dans cette commune un héritage majeur et une empreinte durable. La campagne s'est appuyée sur une étude exploratoire sur les archives des luttes LGBTIQ+ dans le contexte genevois réalisée en février 2019 par l'association Lestime, sur mandat de la Ville de Genève. Le rapport de recherche ne se limite pas à proposer des pistes de solutions adaptées à la situation genevoise, mais entame une réflexion plus globale sur les défis d'archivage, de conservation et de valorisation des mouvements LGBTIQ+.

S'il est vrai que l'histoire est un 'champ de bataille' et qu’il faut se battre pour participer à sa réécriture, les archives sont pour les communautés LGBTIQ+ un site de (r)existence et de prise de parole. Premièrement, elles constituent une réponse à l'effacement et aux silences infligés par les archives institutionnelles, puisque qui dit archive dit « sélection, interprétation, autorité »1. Deuxièmement, elles déploient des imaginaires politiques qui nourrissent les luttes présentes et futures des subjectivités minoritaires: « elles racontent des vies et permettent nos vies », pour utiliser les mots puissants du collectif Archives LGBTQI de Paris.

Lestime est une association lesbienne et féministe genevoise, un espace communautaire, culturel et politique situé au cœur de la cité. Créé en 2002, l'association a succédé à de nombreuses associations féministes et lesbiennes dont le Centre Femmes au boulevard Saint-Georges (1976), puis La Maison à Champel, rebaptisée le Centre Femmes Natalie Barney (CFNB). Lestime revendique une double appartenance: au mouvement féministe et au mouvement LGBTIQ. Cette double appartenance est d’ailleurs intégrée dans ses actions. Depuis 2018, elle mène le projet « Nos lieux, nos fêtes, nos combats: notre histoire compte » en partenariat avec le collectif français Queercode. Le projet, qui s'intéresse aux histoires des lieux de sociabilité et de militance lesbiens à Genève des années 1970 à nos jours, et qui a pour objectif la construction d'une cartographie numérique et physique, est un exemple de pratique militante autour des archives.

État des lieux des archives LGBTIQ+ genevoises

Notre réflexion s'est construite sur la base d'une distinction préalable entre archives institutionnelles/officielles et archives militantes. Alors que les archives officielles (de la police, de la justice, de la psychiatrie, de l’État) documentent principalement l’histoire de la violence institutionnelle envers les minorités sexuelles et de genre, les archives militantes, émanant d'expériences ancrées dans les communautés LGBTIQ+, opèrent un décentrement de point de vue. Ces archives montrent que l'histoire LGBTIQ n’est pas qu’une histoire de répression mais aussi d’inventivité et de créativité. Puisque les personnes LGBTIQ+ ont longtemps été exclues de la société, elles ont cherché à recréer leurs propres normes et ceci est passé par l’invention de leurs propres espaces et sociabilités2.

Dialogai est une association homosexuelle militante et de visibilité qui a vu le jour en 1982. Elle est un lieu d’écoute, de convivialité, de partage, de rencontre, d’information, d’accueil et de conseils. Son action tend autant vers la reconnaissance des gays, que vers la défense des homosexuels victimes de discriminations ou d’agressions physiques ou verbales tant dans le milieu professionnel que social, familial, environnemental, légal et dans tous les aspects de la vie. Dialogai est également une Antenne de l’Aide suisse contre le sida et, à ce titre, lutte contre l’épidémie de VIH/sida par des actions de terrains et de prévention, à travers deux programmes principaux: le Projet Santé gaie et le centre médical Checkpoint.

Dans cette enquête, nous avons fait le choix d'interroger prioritairement les associations les plus anciennes, comme Dialogai (1982), Lestime (2002) et 360 (1998), en considérant qu'elles auraient des archives plus conséquentes, une pratique d'archivage déjà établie ainsi qu'un souci de transmission plus prononcé. Si l’intérêt pour la conservation et la valorisation des mémoires LGBTIQ+ est manifeste, un manque conséquent de moyens financiers et humains dans ces associations, ainsi que d'espaces adaptés, s'interpose comme obstacles majeurs à la mise en place de projets. Les types de documents et de supports sont très variés allant de la documentation, aux archives administratives, au matériel de manifestations et de fêtes, jusqu’aux archives audiovisuelles. Ces dernières, notamment, constituent une vraie richesse en termes de restitution de la vie de communautés qui ont été historiquement marginalisées.  Nous avons également interrogé des professionnel-le-s de l’archivage et de la documentation pour connaitre la visibilité des thématiques LGBTIQ+ dans les fonds d’archives institutionnelles (Dépôt légal, Bibliothèques municipales, Archives de la Ville de Genève, Archives de l’Etat de Genève, Archives de la RTS). Pour ce qui concerne les fonds inventoriés dans les institutions publiques, on trouve des documents concernant les questions LGBTIQ+, mais ils sont dispersés et fondus dans la masse des autres fonds, et ne que rarement l’objet d’une mise en valeur spécifique.

Cette enquête exploratoire montre que des solutions institutionnelles en termes de soutien financier et matériel doivent voir le jour. Il y a urgence à trouver des espaces pour préserver les archives déjà recensées et une quantité suffisante d'archives encore dormantes dans les caves et dans les tiroirs pour constituer des archives LGBTIQ+ à Genève. Il suffit de penser aux archives privées des militant-e-s ou encore aux archives des lieux alternatifs et des bars gays et lesbiens, dont les histoires restent encore à documenter et transmettre.

Dans le rapport, nous démontrons que l'intérêt politique et social de constituer des archives LGBTIQ+ est manifeste et que des espaces d’échange sur les enjeux spécifiques d'inventoriage et de documentation concernant les mouvements LGBTIQ+ devraient être encouragés.

L’Association 360 travaille depuis sa fondation en 1998 au dialogue entre les personnes gay, lesbiennes, bisexuelles, transgenres, hétérosexuelles, leurs proches, familles, ami-e-s ainsi qu’avec la société. 360 s’investit également pour faire connaître les enjeux liés à l’homoparentalité, les questions trans*, la bisexualité et les aîné-e-s LGBT au travers d’événements de sensibilisations et de formations. Elle constitue une plate-forme d’accueil, de discussion et de soutien à travers ses différents groupes: Homoparents, Bi, Trans*, Tamalou (gays aînés) et Babayagas (lesbiennes seniors), et à travers son service juridique. L’Association 360 a également deux associations « soeurs »: le magazine 360° (papier et en ligne 360.ch) qui paraît dix fois par an depuis 1998; et 360 Fever, qui organise régulièrement des soirées en Suisse romande.

« Queering the archive »: questionner les approches traditionnelles

Les contextes genevois et suisse pourraient bénéficier tant des pratiques et des expériences consolidées des centres d'archives LGBTIQ+ à l'étranger, que des réflexions développées par des intellectuel-l-es issu-e-s des Queer and Feminist Studies engagé-e-s sur ces questions. Lorsque cette littérature spécialisée sur les histoires LGBTIQ+ manifeste la nécessité de « queeriser les archives », à quel type de méthodologie fait-elle référence ? Une démarche de relecture des archives institutionnelles ainsi qu'une manière de repenser plus globalement ce qui fait archive, nous semblent demeurer au cœur de cette approche.

La relecture des archives institutionnelles et des collections des musées implique premièrement une attention spécifique au lexique et à l’évolution des mots pour désigner et s’autodésigner au niveau identitaire et politique de la part des différentes composantes de la communauté LGBTIQ+. Les archives publiques font souvent l’impasse des spécificités historiques et lexicales des archives LGBTIQ+. Cette impasse est par exemple visible dans le manque d’instruments pour identifier, au sein des fonds, les traces des vécus minoritaires. L'IHLIA d'Amsterdam, l'International Homo/Lesbian Information Center and Archive, institution qui existe depuis 1999, a été pionnière à ce propos en créant un thésaurus spécifiquement dédié à la terminologie LGBTIQ+: l’«homosaurus». Il s'agit d'un outil de classification qui favorise la recherche sur ces thématiques. Il est disponible en ligne et a pour but d’être utilisé par d’autres centres d’archives et de documentation.

«Queeriser» les méthodologies d'archive et mettre en place des nouvelles manières d’archiver demeurent des enjeux tout aussi cruciaux. Comme le rappelle la chercheuse canadienne Ann Cvetkovich dans son ouvrage An Archive of Feelings3, l'archive ne doit pas seulement produire de la connaissance mais également des sentiments. Pour les communautés lesbiennes et gays, la constitution d'archives a été une lutte en soi, exacerbée par l'invisibilité qui entoure la vie intime et tout particulièrement les formes alternatives de sexualité. Dans ces histoires, vie intime, sexualité, amour, politique et activisme sont des dimensions étroitement liées, mais aussi difficiles à archiver à travers des pratiques traditionnelles. Par exemple, les mémoires LGBTIQ+ sont souvent incorporées dans les objets ordinaires de la vie domestique: elles sont donc des mémoires émotionnelles, sensorielles et éphémères. Comme nous l'évoquons dans notre rapport, les archives des cultures matérielles LGBTIQ+ (objets, matériaux de fêtes et de manifestations, etc.), ne rentrent pas dans les critères de conservation des institutions publiques, alors que ces supports sont, de fait, centraux dans la préservation et la transmission d’une mémoire communautaire. L’archivage, ou le non archivage, détermine directement le regard historiographique et, par conséquent, le regarde que la société porte sur son histoire. En outre, une réflexion queer sur la manière de produire les archives doit également prendre en compte le fait que la transmission des mémoires LGBTIQ+ a été principalement faite de manière orale et informelle, loin des cercles familiaux et institutionnels qui sont, généralement, considérés comme les garants spontanés de toutes formes de mémoire4.

Conclusion

Pour conclure, la mise en place de projets participatifs impliquant tant des professionnel-le-s de l’archive que des associations et militant-e-s assure une transmission intergénérationnelle indispensable à l’existence des communautés LGBTIQ+. Elle s'inscrit, de fait, dans une démarche de lutte contre les discriminations. L'adoption d'une approche queer dans les pratiques d’archivage semblerait également assurer une meilleure (re)valorisation des archives LGBTIQ+  auprès du public, et ainsi participer au changement social et politique plus global. À cet égard, un travail de sensibilisation et de formation à l'attention des professionnel-le-s de l’archivage et de la documentation est essentiel pour assurer une visibilité aux luttes et cultures LGBTIQ+.

Enfin, rappelons que « LGBTIQ+ » est un terme parapluie qui ne doit pas faire oublier l'existence de rapports de pouvoir intercommunautaires. Dans cette histoire multiforme qu’est l'histoire LGBTIQ+, persistent des zones d’ombre liées à la moindre visibilité institutionnelle des questions trans* et intersexes, mais aussi des vécus des personnes non blanches et/ou en situation d'exil et de migration. Ces silences doivent continuer à interroger nos histoires, nos archives ainsi que nos pratiques de collecte et d'archivage.

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Mathilde Matras

Mathile Matras est assistante-doctorante en histoire à l’Unité de russe, Université de Genève et membre de Lestime.

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Carolina Topini

Carolina Topini est assistante-doctorante à l'Institut des Etudes genre, Université de Genève. Elle est membre du comité de Lestime.

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Lorraine Astier Cholodenko

Lorraine Astier Cholodenko est chargée de projet sur les questions de genre et de prévention des discriminations et membre de Lestime

  • 1 Sam Bourcier, « La Fièvre des Archives #1 – Le pouls de l’archive, c’est en nous qu’il bat », Friction Magazine, 2018. https://friction-magazine.fr/archives-vie-le-pouls-de-larchive-cest-en-nous-quil-bat/ (consulté le 08.06.2020).
  • 2 Briquet Camille, Aux marges de l’archivage: les questions LGBTIQ, comment archiver une culture underground, Mémoire de DUT, IUT Bordeaux Montaigne. 2018, p. 55.
  • 3 Cvetkovich Anne, An Archive of Feelings: Trauma, Sexuality and Lesbian Public Cultures. Durham: Duke University Press, 2003.
  • 4 Briquet Camille, Aux marges de l’archivage, op. cit., p. 14.

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Résumé

Cet article restitue les principaux résultats d'une étude exploratoire sur les archives des luttes LGBTIQ+ dans le contexte genevois, réalisée en février 2019 pour la Ville de Genève. L'article pose également quelques éléments de réflexion sur les défis spécifiques d'archivage, de conservation et de valorisation des mouvements LGBTIQ+.

Der Artikel stellt die wichtigsten Ergebnisse einer explorativen Studie über die Archive der LGBTIQ +-Bewegung im Genfer Kontext vor, die im Februar 2019 für die Stadt Genf durchgeführt wurde. Im Artikel werden auch einige Überlegungen zu den spezifischen Herausforderungen der Archivierung, Erhaltung und Vermittlung der Archive der LGBTIQ +-Bewegung dargelegt.