La mémoire de la Fête des Vignerons et les enjeux de son archivage à l’ère des plateformes numériques
Cet article s’inscrit dans le prolongement de la thèse de doctorat en sciences sociales intitulée Une mémoire générationnelle à l’épreuve du numérique. Le cas de la Fête des Vignerons, soutenue à l’Université de Lausanne (Faculté des sciences sociales et politiques) le 27 février 2026.
La portée patrimoniale de la Fête des Vignerons
La Fête des Vignerons, inscrite depuis 2016 sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO, s’est accompagnée d’une production particulièrement dense de traces numériques (Figure 1), témoignant de l’ampleur de l’engagement des publics et des participant·e·s et confirmant son statut d’événement majeur de la vie sociale et culturelle en Suisse romande. Organisée à intervalles irréguliers (environ une fois par génération depuis la fin du XVIIIᵉ siècle), elle se distingue par sa capacité à incarner, à chaque édition, les transformations sociales, culturelles, économiques et politiques de son époque. L’édition de 2019, qui s’est tenue à Vevey, a mobilisé une pluralité d’acteur·rice·s (bénévoles, artistes, journalistes, chercheur·euse·s, commerçant·e·s, représentant·e·s institutionnel·le·s et habitant·e·s), participant à différents degrés à la mise en œuvre et à la médiatisation de l’événement (Vinck, 2019). Pour nombre d’entre eux et elles, la Fête ne constitue pas seulement un événement ponctuel, mais un moment biographique significatif : qu’il s’agisse de prolonger un engagement familial, d’explorer de nouveaux rôles ou de vivre une première expérience publique devant des milliers de spectateurs.
La Fête des Vignerons à l’ère numérique
Les modalités d’archivage de la Fête des Vignerons ont considérablement évolué au fil du temps, en fonction des supports techniques disponibles. Des représentations fragmentaires (aquarelles, gravures ou récits écrits) aux captations audiovisuelles intégrales diffusées sur DVD, chaque époque a produit ses propres formes de fixation du souvenir. L’édition de 2019 marque toutefois un tournant, caractérisé par une production massive de contenus numériques, tant du côté des organisateurs que des publics. Les plateformes telles que Facebook, Instagram, YouTube, Twitter, ainsi que le site participatif notreHistoire.ch, ont constitué de véritables espaces d’accumulation de traces (Smirnova, Baya-Laffite et Vinck, 2021 ; Smirnova et al., 2022, 2023).
Pendant la manifestation, ces environnements numériques ont principalement servi d’outils de communication et d’interaction, permettant de suivre l’événement en temps réel, de commenter, de partager ou de réagir aux contenus publiés. Après coup, ces mêmes contenus se sont progressivement transformés en un ensemble de données en ligne, toujours accessibles, mais distribuées, fragmentées et dépendantes des logiques propres à chaque plateforme. La présence en ligne de cette édition soulève une question centrale, particulièrement pertinente pour les archivistes : dans quelle mesure les plateformes de réseaux sociaux peuvent-elles contribuer à la conservation et à l’archivage d’un patrimoine événementiel, alors même qu’elles ne sont ni conçues ni gouvernées comme des institutions de mémoire ?
Une enquête multi-située : observer la Fête entre ville et plateformes
L’enquête repose sur une approche ethnographique multi-située, articulant observation in situ et analyse des environnements numériques. Le travail de terrain a combiné une immersion dans la ville de Vevey pendant la Fête des Vignerons 2019 avec une observation continue des activités en ligne associées à l’événement (Figure 2). Cette démarche s’est appuyée sur des observations directes dans les espaces urbains et festifs, ainsi que sur des rencontres et des échanges avec différents acteur·rice·s impliqué·e·s dans l’organisation de la Fête, notamment des responsables de la communication, des professionnel·le·s du patrimoine et des archivistes, en particulier au sein des Archives de la Confrérie des Vignerons. Parallèlement, une analyse systématique des principales plateformes numériques mobilisées autour de l’événement a été menée. Cette double perspective a permis de saisir la Fête comme un phénomène à la fois spatial et médiatisé, dont la mémoire se construit simultanément dans les interactions sociales et dans les infrastructures techniques.
Quels défis pour l’archivage des mémoires sur les plateformes numériques ?
L’analyse menée dans cette recherche montre que les plateformes numériques ne constituent pas des archives au sens classique, mais des environnements qui, tout en obéissant à des logiques propres, offrent également des potentialités de construction et de conservation de la mémoire (van Dijck, 2004 ; Hoskins, 2009). Chacune d’entre elles produit un espace mémoriel qui participe aux conditions mêmes de l’archivage.
Dans ce contexte, la notion d’archivabilité du web apparaît comme centrale (Musiani et al., 2019). Toutes les traces numériques ne présentent pas le même potentiel de conservation : leur accessibilité, leur stabilité et leur capacité à être collectées dépendent étroitement des formats, des interfaces et des politiques propres à chaque plateforme. Ainsi, ce qui peut être archivé ne relève pas uniquement de choix institutionnels, mais également de contraintes techniques et infrastructurelles, souvent invisibles.
Dans le cadre de cette recherche, un corpus de données a été constitué sous la forme d’une archive de recherche. L’ensemble des matériaux rassemblés (publications textuelles, visuelles et audiovisuelles, ainsi que traces d’interaction) a été conçu moins comme une tentative de fixer un état définitif de la mémoire de la Fête que comme un point d’appui analytique permettant de comprendre les processus contemporains de sa fabrication. La mémoire y apparaît comme fragmentée, circulante et en constante recomposition. Cette approche permet de mettre en cohérence la problématique, la méthode et les résultats, en faisant de la nature même des données (incomplètes, distribuées et évolutives) un élément central de l’analyse. Elle soulève également une question fondamentale : sous quelles formes conserver et organiser ces traces numériques, susceptibles de devenir, à terme, mémoire ou patrimoine ?
Par ailleurs, l’archivage de ces contenus repose sur une série de choix implicites (Musiani et Schafer, 2016). La sélection des données ne s’opère pas uniquement au sein des institutions patrimoniales, mais également en amont, au niveau des plateformes elles-mêmes. Les logiques de visibilité, d’engagement et de hiérarchisation algorithmique contribuent à déterminer quelles traces seront vues, partagées et potentiellement conservées, tandis que d’autres restent marginales ou disparaissent sans laisser de traces.
Nous nous trouvons ainsi face à des pistes de réflexion concernant les formes possibles d’archives numériques pérennes, capables d’accueillir des traces issues de plateformes multiples. Ces enjeux appellent des collaborations interdisciplinaires, notamment avec l’informatique, l’archivistique et la muséologie, afin de concevoir des dispositifs adaptés à la collecte, à la contextualisation et à la réutilisation future de ces matériaux.
Enfin, le cas de la Fête des Vignerons met en évidence la fragilité des traces numériques. Bien que produites en grande quantité, celles-ci demeurent vulnérables : suppression de contenus, évolution des algorithmes, obsolescence des formats ou fermeture de services peuvent entraîner leur disparition partielle ou totale. Dans le cas de la Fête des Vignerons, de nombreuses publications accessibles en 2019 ne l’étaient déjà plus au moment de la rédaction de cette étude. En l’absence d’acteurs assumant un rôle de conservation, une partie significative de cette mémoire numérique risque de s’effacer, rendant son accès futur incertain, voire impossible.
Références bibliographiques
Dijck J. van, 2004, « Mediated memories: personal cultural memory as object of cultural analysis », Continuum, 18, 2, p. 261‑277. https://doi.org/10.1080/1030431042000215040
Hoskins A., 2009, « Digital Network Memory », dans Erll A., Rigney A., Basu L., Bijl P. (dirs.), Mediation, Remediation, and the Dynamics of Cultural Memory, Walter de Gruyter, p. 91‑108. https://doi.org/10.1515/9783110217384.1.91
Musiani F., Paloque-Bergès C., Schafer V., G. Thierry B., 2019, Qu’est-ce qu’une archive du web ?, Marseille, OpenEdition Press (Encyclopédie numérique), 106 p.
Musiani F., Schafer V., 2016, « Patrimoine et patrimonialisation numériques », RESET. Recherches en sciences sociales sur Internet, 6. https://doi.org/10.4000/reset.803
Smirnova T., Baya-Laffite N., Vinck D., 2021, « Extension du domaine de la fête. Comment la Fête des Vignerons se fait-elle sur YouTube ? », Communication. Information médias théories pratiques, Vol. 38/2. https://doi.org/10.4000/communication.14553
Smirnova T., Fischer E., Tanferri M., Vinck D., 2022, « La mémoire d’un patrimoine culturel au prisme d’une plateforme numérique: le cas de la Fête des Vignerons sur notreHistoire. ch », ESSACHESS–Journal for Communication Studies, 15, 1 (29), p. 35‑58.
Smirnova T., Vinck D., Tanferri M., Fischer E., 2023, « Evénement culturel en mémoire dans les médias sociaux : caractériser les archives vidéo de la Fête des Vignerons 2019 », Les Cahiers du numérique, 19, 1‑4, p. 119‑144. https://iris.unil.ch/handle/iris/92138
Smirnova T., 2026, Une mémoire générationnelle à l'épreuve du numérique. Le cas de la Fête des Vignerons. Thèse de doctorat. Lausanne : Université de Lausanne. Disponible à l'adresse https://iris.unil.ch/handle/iris/281134
Vinck D., 2019, Les métiers de l’ombre de la Fête des Vignerons, Editions Antipodes. https://doi.org/10.33056/antipodes.1711
Abstract
- Français
- Deutsch
Cet article analyse les transformations des pratiques mémorielles à l’ère des plateformes numériques à partir du cas de la Fête des Vignerons 2019, événement inscrit au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO. S’appuyant sur une enquête ethnographique multi-située, il examine la manière dont les plateformes numériques participent à la production, à la circulation, à la conservation et à l’archivage de traces susceptibles de devenir des souvenirs de l’événement. L’étude met en évidence la complexité de la conservation et de l’archivage de la mémoire à l’ère numérique, en soulignant son inscription dans des dynamiques à la fois sociales, culturelles et politiques. Elle montre également le rôle des dispositifs techniques et des logiques algorithmiques dans la sélection, la visibilité et la persistance des traces, tout en insistant sur leur fragilité et leur caractère évolutif.
Dieser Artikel untersucht die Veränderungen der Erinnerungsrituale im Zeitalter der digitalen Plattformen anhand des Beispiels der Fête des Vignerons 2019, die sich auf der Liste des immateriellen Kulturerbes der UNESCO befindet. Auf der Grundlage einer ethnografischen, multilokalen Studie wird untersucht, wie digitale Plattformen zur Produktion, Verbreitung, Verwaltung und Archivierung von Spuren beitragen, die zu Erinnerungen an das Ereignis werden können. Die Studie zeigt die Komplexität der Verwaltung und Langzeitarchivierung von Erinnerungen im digitalen Zeitalter auf und betont, dass sie in soziale, kulturelle und politische Dynamiken eingebettet ist. Sie zeigt auch die Rolle von technischen Geräten und algorithmischen Logiken bei der Auswahl, Sichtbarkeit und Persistenz von Spuren auf und betont deren Fragilität und Wandelbarkeit.