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2016/3 Vernichten, um zu bewahren?

L'évaluation à l'épreuve de la fiction?

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À l’été 2010, en traitant le fonds d’archives d’un théâtre, j’ai été confrontée à plusieurs photographies de spectacles et de comédiens. À la question de savoir comment évaluer ce matériel iconographique, je me disais que l’on pourrait éventuellement éliminer les tirages flous, les exemplaires apparemment multiples et les planches-contact dont les principales photographies ont été développées. Mais cela, c’était avant. Avant que je lise le thriller Millénium (2005–2007) de Stieg Larsson ce même été. En effet, dans le premier volume de la trilogie, Les Hommes qui n’aimaient pas les femmes (attention, ce qui va suivre révèle l’intrigue du roman), la jeune hacker Lisbeth Salander découvre la vérité en consultant la masse d’archives d’un journal et en recoupant des photographies floues avec une multitude d’images apparemment presque semblables qui faisaient peu à peu apparaître le coupable. Ou comment une sorte de «big data» fictif s’invitait à sa façon dans mon travail et me faisait douter insidieusement de ma pratique d’évaluation. 

Dans la fiction, la conservation excessive d’information permet souvent de faire avancer l’intrigue. Ainsi en est-il de Sherlock Holmes qui mémorise tout ce qu’il lit dans le journal ou de Terminator programmé pour avoir toutes les informations à disposition pour accomplir ses tâches mortifères. Mais ces bêtes à enregistrer (Sherlock Holmes est-il vraiment un homme?) ne sont-elles pas des exemples pathologiques qui ne peuvent pas vivre comme tout être humain? Dans la nouvelle Funes ou la mémoire (1944) de Jorge Luis Borges, le héros, doté du don de mémoire absolue, meurt d’ailleurs à la fin de ne pouvoir oublier.

Élément de contrôle, l’information permet aux régimes totalitaires de tout savoir sur leurs ressortissants. «Big Brother is watching you»: qui n’a lu 1984 publié par George Orwell en 1949 et la littérature orwellienne qui a suivi? Mais le rêve de surveillance mis en scène dans la science-fiction a pourtant été mis en œuvre réellement par de nombreux États, pas tous totalitaires, depuis bien longtemps. Que l’on songe à la censure dans la Rome antique, jusqu’à notre récente affaire des fiches bien helvétique. La Stasi n’a pas le monopole de l’ingérence dans la vie de ses citoyens, et Hal 9000, le super-ordinateur qui voit tout en permanence dans 2001: l’Odyssée de l’espace (1968) de Stanley Kubrick, est de plus en plus une réalité pour nous tous à l’heure du web interactif avec géolocalisation et super-cookies, des «apps» pour smartphones et des lois sur le renseignement en préparation dans de nombreux pays occidentaux.

Ceci dit, l’information peut aussi devenir encombrante si l’on se réfère à d’autres œuvres dont le sujet est la destruction de traces ou la réécriture du passé. Comme de nombreux dignitaires soviétiques qui ont été «effacés» des documents après leur disgrâce auprès de Staline, le passé de 1984 est continuellement réécrit par le Ministère de la Vérité (ou Miniver) afin de coller à la nouvelle réalité que veut présenter le régime à ses habitants (on parlerait de désinformation dans nos sociétés). Dans le roman Fahrenheit 451 (1953) de Ray Bradbury ou dans Loubianka (2007) de Travis Holland, le régime «se  contente» de détruire des œuvres jugées dissidentes, annihilant par là même un pan de la mémoire.

Dans ces conditions, il devient parfois difficile de rechercher des preuves, mais pas impossible, comme en témoigne la quête de plusieurs héros. À la jeune «archiviste» Dora qui fouille dans les dossiers d’anciens nazis, dans la série de romans graphiques du même nom (2012 ss.) par Ignacio Minaverry, répondent les préoccupations de M. Gustave, l’archiviste de la «Crim» (2001) créé par Roger Le Taillanter, qui mène en particulier une enquête à partir d’un dossier classé voué au pilon.

«[M. Gustave] déplora mentalement, une fois de plus, que le très légal délai de prescription ait condamné au pilon les vieilles affaires, même criminelles, qu’elles aient été résolues ou non. Gustave était de ceux qui pensent que l’histoire d’une société s’inscrit pour une grande part dans celle qu’on appelle les faits divers. Il trouvait bien fâcheux qu’il faille parfois compenser la mémoire disparue des archives de la police par la lecture des articles de presse que certains journaux, ayant survécu, avaient conservés.» (Le Taillanter, 2001, p. 152)

Plus proche de nous et moins totalitaire, le trop d’information peut aussi devenir encombrant pour des raisons psychologiques, si l’on se réfère à Gaston Lagaffe dès 1957 et à sa masse de courrier en retard. Heureusement, le bonhomme est débrouille et il a mis en place de nombreux systèmes de classement pour s’y retrouver, tous plus ingénieux les uns que les autres, certains néanmoins plus performants que d’autres.

D00 Gaston Monstre

Ainsi en est-il de mon travail au quotidien: résoudre le chaos en mettant en place des règles qui permettront à l’information de circuler sans trop d’encombres jusqu’à sa destination finale. Et si je dois avouer que je me reconnais plus dans le rôle d’une «eraser-woman» que d’une conservatrice, la lecture et l’écoute d’œuvres de fiction, au même titre que la discussion avec des collègues, me permettent de m’interroger sur certaines de mes pratiques (destructives ou non).

Alors, la fiction permet-elle une nouvelle réflexion sur la fonction d’évaluation? Finalement, dans le fonds du théâtre que j’ai traité en 2010, nous avons conservé l’intégralité des photographies (au demeurant peu nombreuses).

La chute d’un régime et la destruction de ses archives décrites par Friedrich Dürrenmatt dans Romulus der Grosse: 2. Akt

ZENO (Zeno der Isaurier: Kaiser von Ostrom): Da versucht man fieberhaft, die Zivilisation zu retten – was riecht denn hier so nach Rauch?

TULLIUS ROTUNDUS (Innenminister vom Westrom): Wir verbrennen die Archive. Zeno ist wie vom Donner gerührt. 

ZENO: Ihr – verbrennt – die Archive? 

TULLIUS ROTUNDUS: Die wertvollen Dokumente römischer Regierungskunst dürfen unter keinen Umständen in die Hände der Germanen geraten, und zum Abtransport fehlen uns die finanziellen Mittel.

ZENO: Und da verbrennt man einfach die Archive, als ob es keinen Glauben an den Endsieg des Guten gäbe. Eurem Westrom ist wirklich nicht mehr zu helfen, es ist verderbt bis in die Knochen.

[...] 3. Akt 

ROMULUS (Kaiser vom Westrom): Der Wind hat sich gedreht, und der Rauch ist abgezogen. Es war eine Pein, dieser Nachmittag. Doch dafür sind nun auch die Archive verbrannt. Die einzige vernünftige Anordnung, die mein Innenminister je erließ. 

PYRAMUS (Kammerdiener): Die Geschichtsschreiber werden jammern, mein Kaiser. ROMULUS: Unsinn. Sie werden bessere Quellen als unsere Staatsarchive erfinden. 

In der Rubrik «Schlaglicht» drückt ein Redaktionsmitglied seine persönliche Meinung aus. Diese stimmt nicht notwendigerweise überein mit der offiziellen Haltung von arbido und den Positionen der Berufsverbände BIS und VSA.

Dans la rubrique «Reflet», un membre de la rédaction exprime son propre point de vue. Celui-ci ne coïncide pas nécessairement avec l’opinion officielle d’arbido ni avec les positions des associations AAS et BIS. 

Kern Gilliane 2012

Gilliane Kern

Master of Science en Information documentaire en 2011 à la Haute école de gestion de Genève (conjointement avec l’École de bibliothéconomie et des sciences de l'information (EBSI) de l'Université de Montréal).

Active depuis 2012 comme archiviste et conseillère en gestion documentaire à Docuteam Sàrl, membre de l'équipe de direction.

Comité de rédaction d'arbido depuis 2014, comité de l’Association des archivistes suisses (AAS) depuis 2015.

Œuvres citées 

Borges, Jorge Luis (1944). Funes ou la mémoire = Funes el memorioso. Dans: Fictions

= Ficciones

Bradbury, Ray (1953). Fahrenheit 451

Dürrenmatt, Friedrich (1980). Romulus der Große: ungeschichtliche historische Komödie.

Neufassung 1980. Zürich: Diogenes Verlag AG, 1985. 

Franquin, André (dès 1957). Gaston Lagaffe

Holland, Travis (2007). Loubianka = the archivist’s story

Kubrick, Stanley (1968). 2001: l’odyssée de l’espace = 2001: a space odyssey

Larsson, Stieg (2005). Millénium 1: Les hommes qui n’aimaient pas les femmes = Män som

hatar kvinnor. 

Le Taillanter, Roger (2001). L’archiviste de la «Crim»

Minaverry, Ignacio Rodriguez (dès 2012). Dora

Orwell, George (1949). 1984

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