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2013/1 Privatarchive

ETHNO-DOC – découvreurs de documents personnels et inédits

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Il prépare son 20e livre. Fondé en 2000, le groupe ETHNO-DOC exhume et rend accessibles au grand public les écrits inconnus de «sans-grades» et de quelques personnalités observatrices de leur temps.

Historique du projet

Tout a commencé par un malentendu. Grand lanceur d’idées, le journaliste Michel Bory avait proposé en 1999 à quelques amis de transposer dans le domaine du livre la remarquable entre- prise mémorielle dont il avait pris l’initiative en imaginant les films Plans-Fixes*. Mais, dès le départ, le projet prit une voie bien différente.

Michel Bory venait de réaliser un petit livre** consacré à ses parents et voulait lancer une récolte systématique d’histoires de vies ordinaires. Il envisageait ces plaquettes, éventuellement accompagnées d’un CD ou d’un DVD, comme des contributions au souvenir. «Des tombes parlantes, et moins chères que ces pierres, porteuses d’un nom et de deux dates, qu’on ne fleurit guère», explique-t-il aujourd’hui, sourire en coin. Ces «Plans-Fixes écrits» auraient été commandités par les interviewés ou leurs proches, et édités à leurs frais.

Séduits par l’idée, ses amis Olivier Pavillon, alors directeur du Musée historique de Lausanne, et Michel Glardon, fondateur des Editions d’En bas, approchent le directeur des Archives cantonales vaudoises Gilbert Coutaz. Rapidement, ils réunissent un groupe de personnes intéressées: Paul Hugger, professeur d’ethnologie à Bâle et Zurich, l’historienne Geneviève Heller, Robert Netz, historien et rédacteur à 24Heures, et sa consoeur Simone Collet (qui se retirera non sans avoir assuré l’édition du tout premier ouvrage publié par le groupe).

S’y joindront, au fil des ans, Jean Richard, successeur de Michel Glardon aux Editions d’En bas; l’historienne Marianne Enckell; l’actuelle présidente Catherine Saugy, enseignante, historienne, ancienne conservatrice de musée; Françoise Fornerod, spécialiste de la littérature romande; Danielle Chaperon, professeur à l’UNIL, spécialiste des relations entre les sciences et les arts; Charlotte Christeler, chargée de communication, éditrice d’un des volumes de la collection; Denise Francillon, historienne, enseignante et archiviste; Diane-Laure Frascoia, jeune historienne; et le soussigné, journaliste. Paul Hugger et Robert Netz quitteront le groupe après plusieurs années d’activité.

Dès leur séance constitutive du 30 mars 2000 sous la présidence d’Olivier Pavillon, les fondateurs proposent de publier des documents qui attendaient dans les fonds d’archives qu’on s’intéresse à eux. «Voix des sans-voix» et témoignages inédits que leurs auteurs ne destinaient pas à la publication, leur valeur historique réside dans l’éclairage qu’ils apportent sur un milieu, une période.

De Bory à ETHNO-DOC

Mais tout ceci s’éloigne des récits contemporains que Michel Bory pensait recueillir, enregistreur à la main, auprès de personnes certes âgées, mais encore bien vivantes. Exit Bory, peu attiré par ce qu’il nomme, sans amertume, «un cénacle de spécialistes»; il salue aujourd’hui les réalisations d’ETHNO-DOC, aussi différentes soient-elles de sa visée initiale, qu’il aimerait toujours voir concrétisée.

Aiguillonné par l’exigeant professeur Hugger, le «cénacle de spécialistes» examine de nombreux manuscrits proposés principalement par Hugger et Coutaz. Le premier est un passionné découvreur de documents, qu’il débusque jusque dans les brocantes villageoises, le second un grand connaisseur des fonds d’archives.

Hugger apporte dans sa valise cinq titres de la collection Ethno-Poche, publiés de 1997 à 2000 par la Société suisse des traditions populaires. Cette dernière accorde à ETHNO-DOC sa caution scientifique et un viatique de départ de 2500 francs, mais n’intervient aucunement dans les choix et orientations du groupe.

Rapidement, le choix se porte sur les écrits de deux singuliers Vaudois: «Charles Henri Rodolphe Duterreaux, enfant vaudois de la Révolution française» et «A l’étroit dans ma peau de femme», de Marie Gilliard-Malherbe, paraissent en 2001. Le premier est un milicien qui assista aux noces de Napoléon et parcourut l’Italie avant de traverser le Saint-Gothard au péril de sa vie pour revenir se marier et vivre paisiblement dans sa ville natale. La seconde, mère de l’écrivain Edmond Gilliard, est l’épouse cultivée d’un propriétaire terrien austère, émigrée en Valais, puis devenue maîtresse de pension à Lausanne pour payer les études de ses dix enfants. Elle rédige à 50 ans, en 1900, son autobiographie pour témoigner de la condition féminine à son époque.

Ces écrits sont représentatifs du genre de documents qu’ETHNO-DOC entend rendre accessibles à tous. A l’origine, les historiens s’étaient fixé pour but de prospecter en Suisse romande dans les bibliothèques, les archives et auprès du public, mais les propositions affluèrent, si bien que l’activité du groupe consista à établir des critères de choix, à sélectionner, à établir et annoter les textes – et à financer la publication.

La microhistoire: une source inépuisable 

ETHNO-DOC privilégie, on l’a dit, des textes inédits qui éclairent de façon vivante – ses titres sont souvent des citations directes – et concrète la vie quotidienne des siècles passés. Sa démarche s’inscrit dans le courant de la micro-histoire, illustrée par l’attention que le professeur français Philippe Lejeune, spécialiste de l’autobiographie, porte aux journaux personnels. Car l’archive privée représente une mine d’informations de détail, dont l’accumulation ouvre une compréhension du vécu des gens ordinaires difficilement atteignable par d’autres sources.

Dans cette perspective, la valeur documentaire brute l’emporte sur tout autre critère de choix. La notoriété des auteurs n’est donc pas importante, bien qu’elle puisse jouer un rôle: le récit «Une course à quatre» (2012) n’aurait pas été publié si son auteur n’était le jeune Marc Dufour, futur professeur d’ophtalmologie, et un de ses compagnons d’équipée son grand ami le prince Gabriel de Rumine, futur bienfaiteur de Lausanne. La qualité des participants à cette pittoresque excursion dans les Alpes ajoute à la valeur intrinsèque des informations fournies. De même, les lettres à sa fiancée du jeune César Roux, qui n’est pas encore le célèbre chirurgien, doivent à cette carrière ultérieure une partie de leur intérêt («Un si petit homme», 2003).

Les critères de sélection

En principe, la collection ne s’ouvre pas à des œuvres à prétentions littéraires – ce qui ne signifie pas que les auteurs sont sans talent. L’intérêt du contenu prime et si plusieurs sont des écrivains qui s’ignorent, c’est un atout secondaire. Lucy Maillefer, qui tient pendant 24 ans un journal intime coloré par une vive perspicacité et une insatiable curiosité, a de spontanés bonheurs d’écriture qui ajoutent à l’intérêt documentaire de ses notations et réflexions. La destinée de Vera Sormani (1890–1945), de Genève à l’Italie en guerre en passant par l’Egypte, offre une immersion lyrique, dramatique et humoristique aussi bien dans la bonne société lémanique que dans la péninsule du fascisme conquérant, puis des bombardements alliés («Le Voyage de la vie», 2010).

Un autre critère privilégie des thématiques significatives dans une période historique forte. C’est ainsi que le groupe ETHNO-DOC a publié le texte intégral des mémoires de Jean-Samuel Guisan («Le Vaudois des terres noyées», 2012) dont n’existait qu’une édition de 1844, lacunaire et épuisée. Autre exemple de cette veine éditoriale, «Seul au milieu de 128 nègres», de Marc Warnery (2008), témoignage inédit de la vie d’un Morgien dans les colonies hollandaises esclavagistes. Ou encore, plus proches et déjà très lointaines (1942–1977), l’expérience et les réflexions du premier juge des mineurs du Canton de Vaud («Maurice Veillard, Crapauds de gamin!» 2007).

L’étape suivante consiste à établir un texte fiable et à préparer un appareil de notes suffisant sans être envahissant. Les manuscrits sont parfois difficil ment déchiffrables; il s’agit de rectifier ou de signaler des erreurs ou des passages manquants, de présenter des notions méconnues de nos jours. Et, de manière plus générale, de contextualiser le document par rapport à sa période, aux événements et à la société de son époque. Au gré des compétences et des affinités, les membres du groupe se chargent de ces travaux qui présentent parfois des difficultés inattendues. Il a fallu des qualités de détective pour identifier le quatrième acolyte d’«Une course à quatre», et des trésors de patience pour établir le texte des carnets de Béat de Hennezel, «J’ai retrouvé les bergers de Virgile, Un architecte vaudois en Italie», 1792–1796 (2009). Dans certains cas, le groupe fait appel à des spécialistes extérieurs (notamment deux historiens franco-guyanais pour Jean-Samuel Guisan, et des spécialistes de l’histoire de la traite des esclaves pour Marc Warnery).

L’importance du financement

Les aspects financiers ne sont évidemment pas négligeables. Les possibilités de financement du livre jouent donc un rôle dans la décision de publier, plus facile à prendre si les perspectives sont bonnes. Ainsi sera rapidement réalisé grâce à l’aide pécuniaire de la famille un volume consacré au journal d’une jeune enseignante lausannoise durant la Seconde Guerre mondiale, parsemé de sa correspondance avec son fiancé mobilisé. Ces papiers d’un grand intérêt rappellent à deux générations actuelles ce qu’ont vécu leurs parents et grands-parents, et documentent de façon détaillée autant les préoccupations que les conditions de vie et les contingences matérielles de cette période.

Or les coûts de la publication restent importants bien que le travail des membres d’ETHNO-DOC soit bénévole – une notion à ne pas confondre avec amateurisme. Même si quelques volumes ont rencontré un succès tel qu’il faut réimprimer, les ventes sont évidemment loin de couvrir les coûts d’impression. Sans lien avec quelque institution que ce soit, sans reconnaissance de l’officialité, la démarche d’ETHNO-DOC ne répond qu’au désir de combler un vide. Elle se construit d’une publication à l’autre; aussi une partie substantielle du travail consiste-t-elle à adresser de façon ciblée des demandes de contributions. Au coup par coup, des fondations, des autorités régionales ou communales concernées, des sociétés savantes, des associations, des groupements économiques et parfois les descendants des auteurs font partie des mécènes. A deux reprises, la coédition a permis d’alléger les coûts d’impression et de diffusion.

Il est essentiel de relever que les difficultés de financement n’ont jamais contraint ETHNO-DOC à renoncer à publier un texte jugé important. En revanche, les deux tiers environ des documents examinés n’ont pas été retenus parce qu’ils ne répondaient pas aux critères du groupe. Celui-ci se prononce de façon collégiale et entretient depuis douze ans, dans une atmosphère conviviale, une activité soutenue, la liste des 19 titres déjà publiés en atteste. On la trouve, avec fiches détaillées, extraits et beaucoup d’autres informations, à l’adresse www.ethnodoc.ch.

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Jaques Poget

membre du comité du groupe ETHNO-DOC

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*Pflichtfeld

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ETHNO-DOC, das im Jahre 2000 gegründet wurde, ist eine Gruppe von Historikern und Archivaren. Die Gruppe verfolgt in freiwilliger Arbeit das Ziel, Erzählungen, persönliche Aufzeichnungen, Korrespondenzen und Zeugnisse, die von ihren Verfassern nicht von Anfang an zur Veröffentlichung bestimmt waren, aber das tägliche Leben einer bestimmten Epoche beleuchten, in Buchform für das breite Publikum zugänglich zu machen. Die etwa 20 schon publizierten Bände geben das Leben der «kleinen Leute» und von einigen später bekannten Persönlichkeiten des 18. bis 20. Jahrhunderts wieder. Zugrunde liegen den Bänden Dokumente aus Archivbeständen oder Schriftstücke, die von einzelnen Personen zur Veröffentlichung vorgeschlagen wurden.